Le kratom : origines culturelles, histoire botanique et place dans le commerce mondial
Certaines plantes restent là où elles sont apparues pendant des siècles, puis traversent le monde en l’espace d’une génération. Le café l’a fait. Le thé l’a fait. Le ginseng est passé des forêts de la Nouvelle-France aux marchés de Canton en l’espace de deux ans. Le kratom est en train de le faire aujourd’hui.
Voici l’histoire d’un arbre originaire des vallées fluviales d’Asie du Sud-Est : comment il a été répertorié, réglementé, exporté et a fait l’objet de débats, et ce que cette histoire signifie pour quiconque le découvre au Canada.
Une plante de la famille du caféier
Mitragyna speciosa appartient à la famille des Rubiacées, la même famille botanique que le café. Ce lien surprend la plupart des gens, mais ces deux plantes partagent une ascendance commune et la capacité de produire des alcaloïdes complexes. Le kratom est un arbre tropical à feuilles persistantes pouvant atteindre vingt-cinq mètres dans son milieu naturel ; il se caractérise par un tronc droit et une écorce lisse, de couleur gris-vert, parsemée de lenticelles.
Cette espèce est originaire des plaines humides d’Asie du Sud-Est, où elle pousse sur les territoires qui constituent aujourd’hui la Thaïlande, la Malaisie, l’Indonésie, le Myanmar et la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Elle prospère en dessous de 500 mètres d’altitude, dans un climat chaud et sous des précipitations abondantes, et ne supporte pas le gel.
Un arbre des rivières
Le kratom pousse là où l’eau circule. Son habitat naturel se situe le long des ruisseaux et des berges des rivières, souvent sous forme de bosquets denses dans les plaines inondables soumises à des crues saisonnières. Les sédiments déposés par ces crues nourrissent les arbres, et l’humidité constante leur est propice.
Ceci n’est pas sans rapport avec la manière dont le kratom est récolté aujourd’hui. Le fleuve Kapuas, dans le Kalimantan occidental, le plus long fleuve d’Indonésie, traverse précisément ce type de terrain. Les arbres qui bordent ses rives, dans la région de Kapuas Hulu, poussent comme ils l’ont toujours fait, dans l’environnement pour lequel l’espèce a évolué, sans irrigation ni culture au sens habituel du terme. Notre propre approvisionnement provient de Djongkong, un village construit sur pilotis au-dessus de ce fleuve, où le kratom pousse entre les passerelles et au bord de l’eau.
Le botaniste néerlandais qui lui a donné son nom
Le kratom a fait son apparition dans la littérature scientifique occidentale grâce à Pieter Willem Korthals, un botaniste néerlandais rattaché à la commission des sciences naturelles de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Korthals a parcouru l’archipel malais entre 1830 et 1837, répertoriant des espèces que les Européens n’avaient jamais recensées auparavant.
Il a officiellement décrit cet arbre en 1839. Le nom de genre qu’il a choisi, Mitragyna, provient de la forme du stigmate de la fleur, qui, selon lui, ressemblait à une mitre d’évêque. L’espèce a été reclassifiée à plusieurs reprises au cours des décennies suivantes avant de prendre son nom actuel, Mitragyna speciosa (Korth.) Havil., en hommage à la fois à Korthals et au botaniste George Darby Haviland, qui a finalisé la classification.
Le simple fait que Korthals l’ait découvert témoigne de l’ampleur de sa diffusion à l’époque. Cet arbre faisait partie intégrante du paysage de toute la région bien avant qu’aucun Européen ne le mentionne par écrit ; il était ancré dans la vie rurale et les systèmes de savoir locaux d’une manière que les récits oraux et les documents ethnographiques décrivent, mais qu’aucun botaniste colonial n’a su saisir dans son intégralité.
Une interdiction motivée par des considérations économiques
La première réglementation moderne concernant le kratom a vu le jour en Thaïlande, et ses origines sont instructives.
La loi sur le kratom, officiellement désignée sous le numéro B.E. 2486, est entrée en vigueur en août 1943 et a rendu illégale la culture de cet arbre. C’était en pleine guerre, et le gouvernement de l’époque exerçait un monopole d’État sur l’opium, qui générait d’importantes recettes fiscales. Les comptes rendus parlementaires de l’époque exposent clairement le raisonnement économique : une plante poussant librement et ne coûtant rien était considérée comme une menace pour un produit d’État soumis à taxation.
En 1979, la Thaïlande a reclassé le kratom comme stupéfiant de catégorie V, au même titre que le cannabis. Ce statut est resté en vigueur pendant plus de quatre décennies. Puis, en 2021, le gouvernement thaïlandais a fait marche arrière, a retiré le kratom de la liste des stupéfiants et a accordé l’amnistie à plus de 12 000 personnes qui avaient été condamnées en vertu de l’ancienne loi.
La leçon à en tirer est que le statut juridique du kratom n’a jamais été avant tout une question botanique. Il s’agit d’une question politique et économique, déterminée par ce que les gouvernements cherchaient à protéger ou à contrôler à des moments donnés.
L’Indonésie et la chaîne d’approvisionnement moderne
Alors que la Thaïlande l’a interdit, l’Indonésie ne l’a pas fait. Aujourd’hui, l’Indonésie produit la quasi-totalité du kratom commercialisé à l’échelle internationale, et le Kalimantan occidental, sur l’île de Bornéo, est le centre de cette production.
Dans cette région, l’activité est exercée à petite échelle et de manière familiale. Les petits exploitants récoltent à la main, font sécher leur production sur des bâches devant leur domicile et vendent leur production à des collecteurs locaux ou, dans certains cas, directement à des acheteurs étrangers. L’impact économique est considérable pour les communautés rurales situées le long du Kapuas, où le kratom constitue une source de revenus dans des zones où les alternatives sont rares.
L’Indonésie a renforcé son cadre réglementaire en matière d’exportation ces dernières années. À compter de 2025, les expéditions devront être déclarées sous leur nom botanique plutôt que sous des euphémismes, et les exportateurs devront fournir des justificatifs des analyses en laboratoire avant que les marchandises ne quittent le pays. Cette formalisation s’inscrit dans le cadre de la professionnalisation de ce secteur.
En quittant sa région
La percée du kratom sur les marchés internationaux au cours des deux dernières décennies suit un schéma déjà observé avec d’autres plantes. Le thé a quitté la Chine. Le café a quitté l’Éthiopie. Le curcuma a quitté l’Asie du Sud. Le ginseng, découvert près de Montréal en 1716, a été expédié à Canton en moins de deux ans et reste aujourd’hui encore un produit d’exportation majeur.
Dans chaque cas, une plante ancrée dans le paysage et le savoir d’une culture est devenue, ailleurs, un objet de curiosité, d’échange commercial, puis, finalement, de réglementation. Les marchés destinataires comprenaient rarement cette plante aussi bien que les marchés d’origine. C’est dans ce fossé de compréhension que naissent les mythes marketing, que la qualité se perd et que les régulateurs interviennent.
Le kratom en est aujourd’hui à ce stade. Il est connu sous son nom dans des dizaines de pays, fait l’objet d’une réglementation hétérogène, est commercialisé sous des appellations allant des plus précises aux plus inventées, et est bien mieux compris à Djongkong qu’à Toronto ou à Vancouver.
Le développement durable et l’éthique de la demande
Toute plante exportée à grande échelle soulève des questions quant à la manière dont elle est cultivée, récoltée et distribuée. Le kratom ne fait pas exception, et ces questions méritent d’être posées.
L’arbre en lui-même n’est pas menacé d’extinction. Il pousse facilement le long des cours d’eau, se reproduit sans difficulté et est exploité par la récolte de ses feuilles plutôt que par l’abattage. Mais la demande exerce une pression. Les intermédiaires qui achètent en gros auprès de nombreuses exploitations sont moins incités à garantir la qualité ou des prix équitables que ne le permettent les relations directes. Les communautés disposant de peu de sources de revenus peuvent être poussées à une surexploitation.
Les acteurs responsables du secteur ont réagi en misant sur l’approvisionnement direct, une tarification équitable et la traçabilité. Savoir quelle famille a cultivé un lot, dans quel village, le long de quel tronçon de rivière, c’est ce qui fait la différence entre une simple chaîne d’approvisionnement et une véritable relation. Cela permet de garder l’argent au sein de la communauté qui a le plus intérêt à préserver la forêt, et garantit la visibilité de la qualité.
Le cadre canadien
Au Canada, le kratom n’est pas une substance contrôlée. Sa détention et son achat sont légaux. Toutefois, Santé Canada ne l’a pas homologué en tant que produit de santé naturel, et il ne peut être vendu ni commercialisé à des fins de consommation humaine.
Les fournisseurs respectueux de la réglementation opèrent dans ce cadre en commercialisant le kratom en tant que spécimen botanique à des fins de recherche, de collection et d’ethnobotanique. Les descriptions des produits mentionnent l’origine, le traitement et les analyses effectuées. Elles ne font pas mention de l’utilisation.
Cette contrainte présente un avantage inattendu. Elle oriente la discussion vers les éléments qui peuvent réellement être vérifiés : d’où provient la plante, comment elle a été traitée, quels sont les résultats des analyses en laboratoire. Ce sont là, de toute façon, les questions qui comptent en matière de qualité.
L’ethnobotanique, un regard impartial
L’ethnobotanique, qui étudie les relations entre les communautés humaines et les plantes, est la discipline qui correspond le mieux au kratom. Elle s’intéresse à la manière dont une plante s’intègre dans la vie quotidienne, les pratiques agricoles et les systèmes de savoir d’une culture, sans pour autant présenter cette intégration comme universelle ou normative.
Vu sous cet angle, le kratom est un arbre originaire des rives de Bornéo et de la péninsule malaise, répertorié par un botaniste néerlandais en 1839, interdit en Thaïlande pour des raisons qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la plante elle-même, cultivé par des familles du Kalimantan occidental qui vivent à ses côtés depuis des générations, et aujourd’hui commercialisé à travers un monde qui cherche encore à se faire une opinion à son sujet.
Cette histoire se suffit à elle-même. Elle n’a pas besoin d’être mise en avant par le marketing.
Ce que cela signifie pour les acheteurs
Comprendre l’histoire change la nature des questions qu’il convient de se poser. Il ne s’agit pas de savoir quelle couleur est la meilleure, mais où la feuille a poussé. Il ne s’agit pas de savoir ce que signifie le nom, mais ce que le laboratoire a découvert. Il ne s’agit pas de savoir ce que le vendeur affirme, mais s’il s’est rendu à la source.
Cette usine a une longue histoire. Le moins que l’on puisse faire, c’est de la raconter avec exactitude.